Entretien avec la Dre Joanne Liu, présidente de Médecins Sans Frontières

Montréal, le 25 juillet 2014 – Depuis le tout début de l’épidémie de fièvre hémorragique Ebola qui fait rage dans trois pays de l’Afrique de l’Ouest, les équipes de Médecins Sans Frontières (MSF) sont présentes et travaillent sans relâche auprès des populations touchées. La présidente de MSF, la Dre Joanne Liu, pédiatre-urgentiste et collaboratrice aux Cliniques de la Fondation du Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM), s’est entretenue avec nous à propos des défis rencontrés sur le terrain et du visage humain de cette épidémie sans précédent.

La Dre Joanne Liu, présidente de MSF (Crédit photo : MSF)

Le dernier bilan officiel de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), publié le 24 juillet, fait état de 1 093 cas et 660 décès recensés.

La priorité des équipes sur place est d’identifier les patients présentant des symptômes d’Ebola et de les isoler en leur fournissant des soins de qualité. « L’une des réelles difficultés est d’informer, d’éduquer, de communiquer avec la population. Force est de constater que ces trois actions n’ont pas été faites sur le terrain par les différents partenaires vu le second pic de cas en juin dernier », soutient la Dre Liu.

« Nous devons repartir de la base : expliquer ce qu’est la maladie, quelles sont les mesures de prévention à prendre, insister sur l’importance de se rendre dans un centre de traitements en misant sur les bénéfices et l’expertise des soignants. Nous travaillons de concert avec les autorités locales politiques ou religieuses qui jouent un rôle-clé afin de faire le relais auprès des populations. Ce sont eux qui pourront convaincre les gens de consulter, de suivre les règles de quarantaine, etc. », indique la Dre Liu.

La souche Zaïre de la fièvre d’Ebola qui sévit actuellement peut être mortelle dans 90 % des cas. Présentement, depuis le début de cette épidémie, le taux de mortalité est plutôt de 60 %. « MSF et tous les autres soignants sont quand même relativement satisfaits de ces résultats démontrant que les centres de traitements permettent de sauver 30 % plus de vies », tient à préciser la Dre Liu.

« Mais nous devons quand même composer avec la perception négative des centres de traitements. Mourir seul, isolé, loin des membres de sa famille avec autour des gens habillés en astronaute est très difficilement acceptable. Tout le monde veut mourir dans la dignité, auprès des siens, explique-t-elle avec vigueur. Mourir seul est inhumain… Alors les gens infectés préfèrent rester à la maison, mais en faisant cela ils mettent en péril la vie de leur épouse, de leurs enfants. Je considère que c’est à nous, les soignants de réfléchir à cela afin de donner une fin de vie humanisée, malgré le besoin de quarantaine. »

« Nous nous devons aussi d’offrir une réponse humanisées-à-vis de l’Ebola, parce que dans l’acceptation d’un traitement, l’émotionnel prend souvent le dessus sur le rationnel. Les gens ont peur… », conclut la Dre Liu, en rappelant à notre souvenir l’angoisse suscitée par la grippe H1N1 auprès des Québécois et toute la campagne d’information et de sensibilisation mise en place qui s’en est suivie afin de faire accepter la vaccination de masse comme mesure préventive.

Plus sur le sujet : Lisez le témoignage du Dr Tim Jagatic, un médecin de Windsor en Ontario faisant partie de MSF, qui revient de sa seconde mission en Afrique de l’Ouest.